lundi 30 mars 2015

LA GUERRE ET LA COMMUNICATION

Faut reconnaitre ça aux Ricains : ils sont très bon en communication. Au point de faire penser au monde, qu’ils sont meilleurs qu’ils ne sont.

Prends la dernière Guerre Mondiale (attention « dernière » ne veut pas dire qu’il n’y en aura plus). A coup de films, d’expos de photos, de commémorations et de vétérans encalottés, ils ont fait croire qu’ils l’avaient gagnée quasi tous seuls.

Regardons y voir.

Sur le front Pacifique, les Chinois bloquent environ 4 millions de soldats japonais. Ces quatre millions, ils manquent cruellement dans les chapelets d’îles. En fait, les Américains se battent contre à peine la moitié de l’armée japonaise. Il leur faudra pourtant quatre ans pour remporter la victoire. Grâce à la bombe atomique. Ce n’est pas si glorieux que ça…..

En Europe, les meilleurs soldats allemands sont aux prises avec l’Armée Rouge, empêtrés dans des sièges coûteux et compliqués. Tout le monde connaît Stalingrad et oublie Sébastopol ou Léningrad. Quand les Américains débarquent, les Allemands reculent à l’Est, les meilleurs régiments sont décimés et épuisés. Le 6 juin, 150 000 hommes débarquent en Normandie. En face, sur l’ensemble du territoire français, il y a 300 000 soldats. Les Alliés vont débarquer jusqu’à 2 millions d’hommes. Le déséquilibre numérique est colossal. Et pourtant, à six contre un, il leur faudra plus de trois mois pour aller de Caen à Paris. Et encore, fallut-il que Leclerc force un peu la main…

Et après….

En Corée, les forces sont à peu près égales : en gros, un million d’hommes de chaque côté. Trois ans de guerre pour un match nul. Personne n’a vraiment gagné, du point de vue militaire..

Pour le reste : Viêt Nam, Afghanistan, Irak,…nul besoin de s’étendre. Tapez « Saigon 1975 » sur You Tube…c’est les mêmes hélicos que dans Apocalypse Now…

Ben voilà… Apocalypse Now, Le Jour le Plus Long, MASH, Un pont plus loin…ça change…Là, les Américains sont bons, efficaces, sympas. Oui, mais c’est Hollywood, pas la cruelle vérité. Et voilà comment avec John Wayne et quelques autres, ont fait croire au monde qu’on l’a libéré.

Cette fiction, plus personne ne la conteste. D’ailleurs, ces lignes vont me valoir quelques lettres d’injures. Mais la cruelle réalité est là : sans l’Armée Rouge ici, l’Armée Populaire de Libération là, les Américains ne pouvaient pas gagner. Chaque fois qu’ils ont été seuls sur un théâtre d’opérations, ils ont pris une raclée. OK. Y’a eu la Guerre du Golfe : les USA et 33 pays alliés contre l’Irak tout seul. Qui peut perdre dans ces conditions ?

L’armée américaine est une armée calamiteuse. D’abord parce qu’elle a d’immenses besoins. Il lui faut dix logisticiens pour un combattant ce qui montre une totale inadaptation à la guerre moderne. De plus, elle engage des logisticiens privés à des sociétés comme Blackwater montrant une totale méconnaissance de la première qualité de la guerre qui est basée sur le patriotisme des participants. On sait depuis longtemps que les mercenaires ne font pas de bons soldats.

Pour compenser, les Américains font, comme toujours, confiance à la technologie. Mais la meilleure technologie ne suffit pas : aucun satellite ne donne une meilleure imagerie qu’un cartographe connaissant le terrain. Et les hélicoptères d’Apocalypse Now ne faisaient pas le poids face aux fourmis de Giap qui transportaient des armes avec des bicyclettes.

Les Américains ne font pas le poids. Ils ne l’ont jamais fait vraiment. Mais pour s’en apercevoir, il faut d’abord se laver le cerveau et oublier Hollywood. Regarder les textes, regarder les cartes et se demander comment quelques bataillons ont pu bloquer des régiments entiers pendant des semaines. A condition de savoir ce qu’est un bataillon, bien entendu.

Le problème de la communication, c’est qu’elle finit par imprégner ceux qui la créent. Je suis bien certain que beaucoup de responsables du Pentagone croient à la guerre vue par Hollywood. Qu’ils sont persuadés être les meilleurs et les mieux équipés. Ou les meilleurs parce que les mieux équipés.

Le danger est là : ils se croient encore les meilleurs. Jusqu’à ce qu’ils découvrent qu’on ne fait pas la guerre avec Facebook. Mais là, il sera trop tard. Pour eux, et je m’en fiche. Pour nous aussi, et ça m’inquiète.

On en reparlera…

vendredi 20 mars 2015

CHEZ MOI

Chez moi. Ou chez nous.. Expression récurrente quand on parle avec les sympathisants du FN. Le plus souvent avec l’expression-clef : « Ils n’ont rien à foutre chez nous ».

On devrait peut être réfléchir à ça. Réfléchir, pas s’envoyer des invectives ou traiter le locuteur d’imbécile sous-corticalisé. Parce que le locuteur, dans un processus de vote démocratique, il compte. On ne peut pas le nier, l’annihiler.

J’essaye. J’essaye d’aller plus loi, de comprendre, parce que « chez nous », c’est une locution qui parle du lieu. C’est de la géographie. Et donc de la géopolitique.

En fait, le locuteur, il me parle de lieu parce que c’est le plus simple. Le lieu devient le confluent de tout un tas d’arguments, de raisons, de symboles. On en parle rarement avec des arguments géographiques. C’est plus souvent historique, religieux, sociologique, économique ou linguistique même. Normal. Parce que « chez moi » ne signifie jamais le titre cadastral. C’est plus complexe, plus riche.

« Chez moi », c’est d’abord une exclusion, pas une appropriation. Ça exclue tous ceux qui ne sont pas chez moi. La vraie fracture est là, entre ceux qui excluent et ceux qui acceptent. La doxa affirme qu’exclure l’Autre (remarquez la majuscule qui magnifie l’autre), c’est pas bien. C’est pas humaniste, pas humain. L’Autre, il faut l’aider. Le sympathisant du FN, il pose la question : pourquoi ? Qui m’aide, moi ? Et est ce que l’aider ne diminue pas l’aide dont, moi, j’ai besoin ?

On en a déjà parlé. C’est un sentiment communautaire. On doit remarquer ceci : dans le FN, le syntagme validant, c’est « National » parce qu’il implique une communauté géographiquement délimitée, ce que n’impliquent ni le « socialiste » des uns ou le « populaire » des autres.

On est front contre front. Communauté géographique contre communauté idéologique. D’autant plus que ceux qui affichent une idéologie s’en préoccupent peu, dans les faits. Deux fois plus de candidats ouvriers au FN qu’au PS ou à l’UMP.

Voilà quarante ans (depuis Giscard, en gros) que la doxa veut annihiler le sentiment national. La doxa refuse de voir des signes pertinents jugés inutiles. La montée en puissance des clubs de généalogistes par exemple. De plus en plus de citoyens s’intéressent à l’histoire de leur famille, à leurs racines. Et tout les ramène à la Nation. A un terroir. On pourrait d’ailleurs en rapprocher les milliers de gens qui s’intéressent au vin. Ou aux locavores. Tout un fonctionnement qui privilégie la proximité, le voisinage, le cousinage. On s’entend mieux avec le proche qu’avec le lointain. C’est comme ça.

C’est ce que dit le Front National. Chez nous veut dire entre nous. La doxa affirme que le lointain est une richesse, culturelle, intellectuelle. Ce qui est indéniable. A ce détail près que connaître n’est pas approuver ou accepter. Je peux connaître la culture des tribus du haut-Sepik et ne pas accepter le cannibalisme ou les étuis péniens. Je peux aimer les griots et les joueurs de kora et rejeter l’excision. La connaissance ne laisse aucune place aux sentiments.

Et là, la doxa renâcle. Elle me demande une adhésion complète en mélangeant tous les argumentaires. L’argument le plus fort est l’argument économique. La survie de l’Autre. L’émigrant n’a pas le choix s’il veut survivre. Tu parles d’un argument ! L’électeur populaire, il voit d’abord que la survie de l’Autre menace la sienne propre. Il n’hésite pas à dire qu’il n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde. On revient à Raymond Cartier : la Corrèze avant le Zambèze. Avec le Président qu’on a, je m’étonne que personne n’ait ressorti le slogan, ça aurait du sens.

Tout ça, je le retourne dans tous les sens. Je viens d’un pays d’émigration : il y a plus de Basques en Amérique qu’en Europe et j’ai plus de cousins au Paraguay que dans le bas-Adour. Des mecs qui sont partis avec des passeurs et des filières, car tout est toujours pareil. Avec plein de morts car dans les années 1880, le taux de mortalité des émigrés tournait autour de 30% mais on parle toujours plus de ceux qui ont réussi car ils sont visibles que des morts enterrés à la va-vite et vite oubliés.

Mes cousins, ils sont plus Paraguayens ou Chiliens que Français. Ils sont totalement assimilés. Il y a toutefois une différence essentielle : ils sont partis pour construire un pays (éventuellement en détruisant quelques Mapuches ou Guaranis) et non pour s’installer dans un pays déjà construit. Si on commençait par distinguer les deux cas, je crois que notre réflexion serait différente : ce n’est pas la même chose de faire sa place et de prendre la place d’un autre.

Et, effectivement, mettre la communauté nationale au centre du débat entraine nécessairement un peu d’égoïsme.

On en vient donc à la vraie question : l’égoïsme est il une tare ?

On en reparlera…..



mercredi 18 mars 2015

FESTIVALS

C’est la crise. Les subventions s’évaporent comme glaciers tibétains et ne vont plus irriguer quelques centaines de festivals. Le monde de la culture est en émoi, il parle de mort.

Tout d’abord, la culture ne meurt jamais. Son influence peut diminuer, mais il y a toujours des gens pour la conserver. C’est plus souvent des directeurs de recherche que des concierges, mais ça importe peu : elle continue d’exister.

D’autre part, il ne vient à l’idée de personne ne regarder le lien entre un festival et son territoire, alors que c’est ce lien qui donne la légitimité au festival. Quand Estella organise un Festival de musique juive sépharade, il y a une cohérence entre la ville et le festival qu’elle abrite et finance. Bien entendu, quand Bayreuth honore Wagner, il y a également cohérence.

Il y a quelques années, nous avions, dans ma ville préférée, un festival de Jazz. Il faudra m’expliquer le lien. En été, il y a en France des dizaines de festivals de jazz. C’est une logique économique. Les tourneurs récupèrent quelques dizaines d’artistes américains désireux de passer l’été en Europe, les organisateurs passent dans les rayons et achètent des soirées. Le plus souvent, les villes organisatrices n’ont aucun lien avec le jazz ni même avec les USA. C’est juste un spectacle. Où est la culture qui n’existe pas sans le sens de l’histoire ? Dans les goûts personnels des organisateurs ou dans ceux du Maire qui finance la soirée ? C’est un peu court comme raison.

Un festival n’est pas une promenade dans l’espace, mais une plongée dans le temps. Il ne peut se concevoir sans vision historique ancrée dans le territoire qui l’abrite : une abbaye peut abriter un festival grégorien qui n’a rien à faire dans une zone industrielle. Et à cet égard, l’imagination est faible. J’ai vainement cherché un festival de musiques prolétariennes par exemple. Pourtant, on a un paquet d’anciennes citadelles ouvrières qui pourraient s’en charger : il faut et il suffit de travailler un peu, d’aller chercher dans les répertoires, se poser les bonnes questions : que chantaient les canuts lyonnais quand ils cassaient les machines de Jacquard ? Car ils chantaient, personne ne peut en douter. Le peuple heureux chante toujours.

Travailler. C’est le mot qui fâche. Le monde de la culture travaille de moins en moins. L’histoire culturelle de notre pays reste en friche. Les musiques oubliées ne sont jamais remises à l’honneur, les compositeurs disparus ne sont jamais exhumés, les partitions oubliées ne sont jamais lues. Encore faut il savoir les lire. Nous vivons un temps où la musique n’est plus qu’exécution (et parfois, le terme prend tout ses sens).

Le travail est fait, pourtant. Dans les Universités, dans les laboratoires
de recherche. Mais il est dévalorisé car il ne concerne qu’une petite partie de la population. Il n’est pas « populaire ». Ce qui signifie que le peuple ne peut pas en profiter.

Les organisateurs ne se posent qu’une question : comment attirer le plus de monde possible ? Il faut de grosses machines, des Francofolies ou des Printemps de Bourges. Sauf que la culture nécessite une vision de Longue Traîne, une obsession de la niche. Le Festival d’Estella draine des passionnés de musique juive du monde entier. J’admets qu’ils sont moins nombreux que les groupies de Beyoncé. Mais ils sont plus fidèles et se renouvellent année après année.

Finalement, un Maire ne se posera qu’une question : qu’est ce que ça va apporter à ma ville ? Et dans la question, « à ma ville » est essentiel. Un petit festival ne peut pas avoir de visée universelle. Qu’il donne aux habitants la fierté d’avoir une histoire culturelle, qu’il attire l’attention des spécialistes (qui malgré leur savoir ne peuvent pas tout savoir), qu’il témoigne de racines, est bien suffisant. En fait, il faut et il suffit qu’il ne puisse pas avoir lieu ailleurs. Imagine t’on le Festival Interceltique à Strasbourg ?

Je n’ai pas regardé en détail la liste des festivals menacés de disparition, mais j’imagine sans peine qu’un gros paquet n’était pas organisé dans son biotope. Car il y a un biotope des pratiques culturelles. Même si c’est souvent approximatif, comme à Dax où on organise un festival Toros y Salsas, avec cette salsa cubaine qui voisine avec un toro pratiquement absent de Cuba. On y verra un lieu d’hispanité, compatible avec la vie dacquoise mais difficilement reproductible à Clermont-Ferrand.

Le biotope culturel, c’est ce mélange de pratiques anciennes, d’adoptions contemporaines, d’accent et de gastronomie. Souvent le citoyen de base ne se reconnaît pas dans la thématique d’un festival. « Qu’est ce que ça fout chez moi ? » se demande t-il.

Mais on le sait désormais : le citoyen de base a une vision étroite. La vision d’un territoire justement.

On en reparlera…

vendredi 27 février 2015

LE SUD-OUEST N’EXISTE PAS

J’en ai marre de cette mode du « Sud-Ouest » qui envahit tout, et notamment les restaurants. Quand comprendrez vous que le Sud-Ouest n’existe pas ?

La Gascogne, oui. La Bigorre aussi, comme le Béarn, le Gers, le Tarn. Et même le Lauragais… Ho ! c’est à l’Est de Toulouse. Exact. Mais quand je m’y balade, va savoir pourquoi, c’est le Sud Ouest. Comme Toulouse. Et pas Brive qui est déjà l'Auvergne.

Tout ça, c’est des territoires, des terroirs, grosso modo le bassin Adour-Garonne. C’est varié, tout change. Les paysages, les constructions, les hommes, les vins.. Parce que les vins du Sud-Ouest, ça n’existe pas non plus. Y’a du Gaillac, de l’Irouléguy, du Madiran, du Fronton qui m’a offert les meilleures et les pires soirées de beuveries de mon existence.. Bref, le Sud Ouest, c’est une meusclagne, un tableau impressionniste où tout détail fait sens, où chaque touche ressemble aux autres et marque une différence.

Pour les Parisiens, c’est tout pareil, la terre d’un paquet de rustiques qui jouent au rugby, assassinent de pauvres bovidés et chantent quand ils sont bourrés, c’est à dire tout le temps, avec des femmes qui ressemblent à Maïté et assomment les anguilles. Les gens du Sud Ouest (ils n’ont pas de nom, vous remarquerez, on ne dit pas les Sudistes de l’Ouest ou les Méridionaux occidentaux, preuve que le Sud Ouest n’existe pas, si t'as pas le mot, t'as pas la chose), les gens du Sud Ouest sont donc de bons vivants pas trop fins, avec un accent à couper au couteau, qui aiment les Gypsy Kings qu’ils écoutent en buvant des vins d’hommes (c’est pas sexiste, juste une référence), surtout à l’apéro où ils engouffrent des tonnes de tapas. Le Sud Ouest a un chantre appelé Patrick Sébastien qui fait tourner les serviettes en braillant des niaiseries, preuve que les gens du Sud Ouest ne sont pas des monstres de culture. Et puis, c’est facile de faire la fête dans le Sud Ouest, tu vas à Bayonne début août et tu te fais tranquille ton coma éthylique en hurlant des conneries et en mettant la main au cul des autochtones.

Et donc, le couillon de Landais qui veut réussir à Paris, il ouvre un restaurant-bar à tapas (fondamental les tapas), avec quelques mots-icônes sur sa carte (foie gras, porc gascon, confiture de cerises, piment d’Espelette - obligatoire le piment d’Espelette pour décorer l’assiette). La liste n’est pas limitative.
Et si j’ai dit Landais, c’est pas un hasard. Les Landes n’existent pas jusqu’à Napoléon III. Les quelques bouts « civilisés » ne sont pas les Landes. La Chalosse, c’est l’arrière-pays de Dax, le Nord, c’est le Bazadais, le pays de Buch se rattache à l’Albret. Les Landes sont une création artificielle, un no man’s land culturel. Et donc, en un siècle, les mecs se sont construits une culture, en prenant tous les bouts de leurs voisins et en les accommodant à leur sauce propre. C’est ça qui fait du Sud Ouest, une sorte de meusclagne avec un peu de Béarnais, un bout de Basque, un gros bout d’Espagnol (à cause des Espagnols qui ont peuplé la région sous Napoléon le Petit -Maïté, elle s’appelle Ordonez, pas oublier). Si on regarde avec soin, ce qu’on appelle culture du Sud Ouest, c’est les Landes.

Et donc, tout y est faux. Y’a jamais eu de tapas dans le Sud Ouest. Pour l’apéro, on ouvre quelques boîtes de patés, on coupe un peu de jambon. Rien à voir avec les tapas, les croquettes de morue ou de patates, les piments du Padron, l’omelette coupée en cubes qu’on trouve « de l’autre coté ». Même au Pays basque nord, on ne trouve pas les pintxos (c’est le nom local des tapas) comme à Donostia (si tu veux faire touriste à la con, tu dis San Seb’). Dans les Landes, les tapas, c’est importé. Comme est importé le poisson vu que les ports de pêche (à part Capbreton), ça foisonne pas, la côte s’y prête pas. OK, y’a l’asperge…mais pas toute l’année.

Dans les Landes, la corrida et sa culture existent. Mais les Landais qui veulent voir de belles courses, ils vont ailleurs, parce qu’à part Dax…y’a bien quelques petites arènes (Tyrosse, Magesccq, Hagetmau) mais trop petites pour avoir les moyens d’acheter de bons toros et de payer les cachets pharaoniques des grands maestros. C’est bien, on n’y voit pas de touristes. La culture du flamenco existe, mais, allez savoir pourquoi, on n’en parle jamais dans les restaus au nord de la Loire. C’est que le flamenco, le vrai, le pur, c’est pas les Gypsy Kings. Ça colle pas à l’image, faut connaître.

Mais la com’ a tout gommé : désormais, les Landes concentrent le Sud Ouest. Même les Allemands le croient, c’est dire. De la diversité, de la subtilité du Sud Ouest, on ne sait plus rien. Tiens, tu savais, toi, que Marianne, la belle Marianne, le symbole de la République était née dans le Sud Ouest, à Puylaurens, superbe village du Tarn ? Le Tarn, il faudra bien en parler, même s’il y en a un bout en Languedoc. Allez bouffer chez Calas, à Lacaune, vous verrez ce que c’est qu’un restaurant du Sud Ouest. Ou offrez vous une soirée chez l’un des grands du Pays basque : André Darraïdou, Pierre Chilo, Jean-Bernard Hourçourigaray ou Pierre Etchemaïté. Là, personne ne vous gavera avec la qualité du produit, le respect de la tradition et tous ces poncifs qui n’excitent que les mauvais journalistes. Mais ce qu’il y a dans l’assiette parle pour eux.

Le Sud Ouest, c’est ça. On parle peu, on fait beaucoup.

Bon, vous avez le droit d’aimer le foie gras au wasabi, Patrick Sébastien et les Gypsy Kings. Mais je vous assure, les Cantayres de Came et le pâté de couennes de la belle Pascale, c’est bien aussi. Follement authentique, puisque c’est ça que vous cherchez. Forcément, c’est une culture de paysans pauvres. On perd rien, on recycle les restes, comme les chichons..Ha ! les chichons, personne ne les fait comme ma marraine, avec leur édredon de saindoux.

On en reparlera…

PS : « meusclagne », c’est un mot du Sud Ouest. Il parle tout seul…

PS 2 :: Conserver, c'est encore bâtir. C'est un mot de Georges Duhamel. Il va avec la cuisine, je trouve.

lundi 23 février 2015

PAUL BOGLIO, MON AMI

Je suis très inquiet. Si ce texte tombe sous les yeux de Paul, il est d’une telle modestie que nos rapports risquent d’en souffrir. Mais je passe mon temps à parler avec des gens qui ne savent rien de lui et aimeraient certainement le connaître.

Racontons. Quand la SNCF a lancé le TGV Sud-Est, nombreux furent les vignerons qui se plaignirent d’une diminution de la production et réclamèrent une indemnisation, parfois conséquente. La SNCF se tourna donc vers l’INRA pour une expertise. Paul était directeur de recherches à l’INRA et il fut désigné.

Je ne sais plus combien de temps, il y passa. Quelques années. Quelques années à élaborer un travail de dentellière. Pour moi, comme pour beaucoup, le problème était simple. Un couloir, un déplacement d’air et basta ! Point du tout.

C’est compliqué la vigne, c’est fragile, c’est subtil. Comme le vin, pour tout dire. D’abord le déplacement d’air, il varie. Avec le profil de la voie, avec la vitesse du train et même avec son poids : les trains du 2 juillet, bourrés jusqu’à la gueule de Parisiens qui cherchent le soleil déplacent plus d’air que ceux du 15 novembre.

Après quoi, l’air (qui est un fluide) se glisse partout où il peut. Un monticule d’un mètre suffit à le dévier ailleurs. Quelques milliers de monticules, encore plus. Des fois le souffle se fait sentir très loin des voies. Des fois, pas du tout.

Et puis, il y a les autres variables : l’âge des vignes, par exemple. Dans certains cas, les vieilles vignes souffriront plus, dans d’autres elles résisteront mieux. Le sol et sa capacité à retenir l’humidité (ou à ne plus la retenir si le souffle le dessèche). Naturellement, le cépage a son mot à dire. Et l’exposition car il y a interférence entre l’exposition et le souffle provoqué par le train.

Quand il racontait, Paul se marrait tellement mes insuffisances étaient criantes. Je croyais connaître et je ne savais rien. Lui passait son temps à visiter les vignobles, à parler avec les vignerons, à voir, parcelle par parcelle, ce qui avait changé. A suggérer des solutions aussi. Tailler différemment et pas à la même époque. Fils de paysan-vigneron, le vin, il connaissait. Intimement.

Je ne sais plus combien d’années, ça a duré. Ce que je sais, c’est que la SNCF a indemnisé et que personne ne s’est plaint.

Je pense à lui tous les jours quand je lis les yakafokon qu’on trouve sur le vin. Forcément. Cette complexité cette subtilité, cette interférence entre tant d’éléments qu’on connaît peu ou mal, ça se prête pas à la destructrice simplification d’Internet. On est à des années lumières du glass of merlot (ou chardonnay) des Américains qui se la pètent. Et qui écrivent des livres sur le vin, of course. Le vin, ça demande des années d’apprentissage, des années d’interrogations, des doutes incessants, des remises en cause permanentes. Et une infinité de quilles vidées, pas pour le plaisir de boire (encore que…) mais par quête intellectuelle et souci d’encyclopédiste.

Pour faire court, c’est un truc de vieux, de vieux bourgeonnés de recherche, d’interrogations, d’incertitudes. Les jeunes, ça leur va pas. Ils ont choisi le vin pour faire carrière (ou faire du fric, c’est pareil). S’il faut être vieux pour faire carrière, c’est fausse route. Et donc, forcément, ils élaguent, ils vont au plus court, au plus rentable. Le cépage, le millésime et roule, ma poule.

Si vous le rencontrez, ne parlez pas de vin à Paul. Il est désormais plongé dans une autre recherche, artistique. Lui, le fils de colon tunisien qui a sillonné les terres d’oc, s’est installé au Pays basque avec sa belle Hélène. Bon, on ne se refait pas et tout ce que je sais des vignobles basques, c’est à lui que je le dois.

J’ai un seul regret : ne pas avoir réussi à faire boire un coup à Paul et à Antoine, ensemble. Je me serais sûrement emmerdé car ils auraient parlé pédologie, sédimentologie et autres sciences dont j’ignore tout… Mais je suis bien sûr qu’il y aurait eu à glaner quand même….

Et c’est pour !a que j’aime le vin : il procure plus d’interrogations que les Dieux…

On en reparlera….

samedi 21 février 2015

ANDRÉ LAHARGOU, MON AMI

Longtemps que j’avais envie d’en parler, à force d’entendre des sottises sur les bouchers. André il était d’abord boucher, mais aussi un peu (beaucoup) charcutier. Avec lui, j’ai appris plein de trucs sur la viande.

Et d’abord, c’est que le boucher, avant de tuer le bœuf, il va le caresser. Il m’avait emmené en Chalosse chercher un bœuf pour le conduire à l’abattoir. On était partis, avec sa vieille bétaillère, visiter les éleveurs entre Amou et Hagetmau. On arrivait à la feme, on buvait un coup en parlant avec l’éleveur. André, il disait ce qu’il cherchait, le poids, la morphologie. Après on allait au pré, l’éleveur montrait, André allait caresser la bête. Et puis ils parlaient tous les deux, entre pros. André, il disait que la bête était trop charnue d’ici, insuffisante de là. Moi, j’y comprenais rien. L’éleveur, il discutait pas, il était d’accord. Entre pros… Pendant ce temps, on buvait des coups.
De ferme en ferme, la quête continuait. En milieu d’après midi, on chargeait le boeuf parfait qu’André avait enfin trouvé et on reprenait la route, cramés comme le maquis corse après le passage des promoteurs. De ce bœuf, André savait tout et d’abord sa généalogie. Il avait inventé, sans le savoir, la traçabilité.

Après quoi, il filait à l’abattoir, en râlant contre la modernité qui l’empêchait d’estourbir le bovidé dans sa cour, comme il avait toujours fait. Il restait suivre l’abattage, le découpage, le sort des abats. Il récupérait tout et d’un coup de reins précis, il chargeait les deux demi-carcasses dans le camion et retour à la cour de la boutique. Seconde leçon : si tu sais pas porter les 300 kilos d’un demi-bœuf, choisis un autre métier. Des fois, j’y pense en regardant mon boucher parisien qui parle si bien de sa viande mais qui est pas gaulé pour la transporter. D’ailleurs, on le livre.

André, il était bien connu des services de l’hygiène. Tout le monde savait que sa cuisine était dans la cour, avec ses chiens sous la table auxquels il lançait quelques bas morceaux parfois. Personne n’y allait. A cause du fusil pendu au dessus du fourneau. C’est là qu’il faisait terrines et pâtés. Certains pour des chefs macaronnés. A chacun sa recette et il ne se trompait jamais.

Dans la boutique, c’était autre chose. D’abord, c’était une boucherie fumeur. C’était pas illégal à l’époque mais y’avait des clients qui aimaient pas. André leur disait tranquillement : Y’a d’autres bouchers dans la ville. A 11 h le matin, il commençait à préparer l’apéro des clients. Pas de tous. Juste les habitués et les copains. C’était son truc : clope au bec, il accueillait comme ça. Ho ! copain, comment tu vas ? Qu’est ce que tu bois ? Ce qu’on voulait venait après. On voulait rien d’ailleurs. On répondait : t’as quoi aujourd’hui ? Et là, commençait une parade amoureuse (ou commerciale). Il proposait. Des escalopes, un beau rognon, un onglet. Il nous connaissait tous, il savait nos goûts les plus intimes. J’ai de la hampe, mais elle sera meilleure demain (ou dans deux jours). Et les verres se vidaient, et les verres se remplissaient. En été, le fumet de la daube de toro emplissait parfois la boutique. Dans la boutique, il y avait, au sol, le conflit récurrent entre André et l’Hygiène : la sciure. Illégale, la sciure. La bonne sciure de Monsieur Alvarez, le menuisier du quartier, qui l’échangeait à André contre une côte de bœuf ou une terrine. La sciure, ça a jamais empoisonné personne, disait André. Mais l’Hygiène ne venait plus. A cause du fusil. C’était un bizutage. Chaque jeune fonctionnaire avait droit à la mission chez André. Il en ressortait généralement livide. Un colosse de deux mètres qui te braque son Manufrance sur le bide, ça calme.

Bois un coup copain, j’ai préparé les gras doubles, ça sent la merde. Forcément. Demain les gras doubles ? Bien entendu, il manquait encore de la cuisson.

Il claudiquait André. Cinquante ans de régime carné, ça bouche les artères. Surtout avec la clope et le Label 5. C’était la vie. Et le vendredi, c’était volaille. Les lapins, poulets et canards élevés dans la cour, derrière (Illégal). Elevés avec amour et maïs de la ferme. Saignés par le maître, dans la cour. Illégal encore. Si t’étais fainéant (et je l’étais) tu commandais. André, je te prends un lapin, tu me fais le civet ? Illégal.

Une fois, j’enquille un chevreuil sur une route des Landes. Je le ramasse (illégal), je l’apporte à André. Il en a fait une montagne de terrines (illégal) dont une partie a servi à payer le carrossier (illégal encore). Il en a gardé pour le service rendu. Mon chevreuil s’est retrouvé sur quelques grandes tables. Illégal toujours.

Tous les ans, André promenait ses bœufs gras. Illégal, les boeufs ça chie en ville. Il a été le dernier, jusqu’au dernier jour.

Ainsi allait la vie chez les bouseux. Dans l’illégalité la plus totale. Enfin, moins que dans le monde politique. Mais avec du gout.

J’y pense quand je rentre chez un boucher-charcutier aujourd’hui. Et encore plus quand j’en sors, avec jamais la bonne viande, jamais ce que j’aimerais manger. Parce que le grossiste de Rungis, il est pas allé boire des coups avec l’éleveur. Mon con de boucher, il affiche des certificats d’abattoir ; Jocrisse ! Tout ce qu’il sait de son boeuf, c’est ça. Un papier de l’abattoir de Parthenay certifiant qu’il a acheté une carcasse de blonde d’Aquitaine. Il me manque tout ce temps passé à préparer, du champ au fourneau, le plus beau moment de la journée : un repas. Les mômes qui torchent des dizaines de lignes sur les bouchers stars de la capitale devraient leur poser la question : ce bœuf, tu l’as caressé avant de le trucider ? Impossible : les mômes journalistes voussoient leurs interlocuteurs.

André est mort. Les artères bouchées, c’est méchant. Il est mort comme le chat de sa belle-mère. Il l’aimait pas la vieille. Alors, un jour, il a étranglé le greffier, il en a fait un civet et quand elle s’est exclamée qu’il était un grand cuisinier, il lui a sorti la peau du matou. Elle est partie sans désir de retour.

Avant d’être son copain, j’étais un jeune morpion. Et je posais mes trapiots (c’est des filets) à la sortie du tuyau qui évacuait directement ses résidus dans l’Adour (illégal). C’est là qu’on trouvait les plus belles crevettes.

C’est à cause des lois qu’on bouffe mal aujourd’hui ; Mais Macron s’en fout. C’est pas Herriot, Macron. Quand nos députés préféreront l’andouillette au IPhone, l’espoir reviendra.

On en reparlera…

mardi 17 février 2015

FAIBLESSE DE LA CHINE (1)

La Chine est faible, en fait. Pas pour les raisons généralement mises en avant.

La Chine est faible parce que les Incroyables sont en train de prendre le pouvoir. Elle suit, en fait, le chemin que prit la France après la mort de Robespierre et Saint-Just.

J’aime bien voir un cousinage entre Mao et Robespierre. Dans les deux cas, seule compte la Nation, seul vaut le bien public. Et la punition est impitoyable à ceux qui dévient de la ligne. A la morale républicaine se superpose une morale individuelle, faite de chasteté, de frugalité, de dévouement.

Après la mort brutale de Robespierre, le balancier se déplaça et le Directoire se lança à la poursuite effrénée des plaisirs. Mao a eu des successeurs, des vieux communistes qui en avaient bavé et n’étaient pas prêts à céder aux sirènes de la jouissance. Sans compter qu’à leurs âges, le plaisir comptait moins. Et, par voie de conséquence, il y a eu un temps de latence. Mais j’ai le sentiment que nous y sommes.

Ça m’a sauté aux yeux hier lors d’une réunion avec une jeune femme qui m’a dit que son modèle de réussite et de vie étaient les USA. D’un seul coup, on n’avait plus rien à se dire. Je me sentais plus Chinois qu’elle. Elle tenait le discours commun chez les jeunes Chinois. Le discours de Madame Tallien. Un discours amoral.

La Chine est faible parce qu’elle n’a plus de morale. Le PCC a longtemps été un parti « dur », c’est à dire moral, proche de la morale antique (ou romaine). Depuis quelques années, cette pensée se délite en Chine. D’où la lutte anti-corruption de Xi Jiping dont on peut se demander si elle n’arrive pas trop tard.

Aujourd'hui, si morale, il y a, elle est confucéenne et Mao avait raison : Confucius est un danger. N’oublions jamais qu’il écrit quelque part qu’il est légitime de voler l’Etat pour nourrir son vieux père .Du vieux père à la jeune maîtresse, le chemin est court.Plus court encore, de la nourriture frugale à la Ferrari flamboyante.

Les Chinois au pouvoir ont oublié que leur réussite n’était possible que parce que le gouvernement avait bâti un cadre marxiste qui leur donnait les moyens et les outils de cette réussite. Ce n’est pas d’être Chinois qui fait leur succès, c’est d’être Chinois ET communistes. A singer les Américains, ils n’arriveront qu’à s’affaiblir comme les USA se sont affaiblis.
Après le Directoire vint Napoléon. Le balancier se déplaçait encore. On peut penser que Xi Jiping n’a guère le choix. Il va lui falloir remettre la morale au centre du gouvernement. Après tout, Mao l’a fait avant lui. Les conditions ne sont pas exactement les mêmes, mais l’action devient urgente. On ne peut pas bâtir l’avenir d’une Nation sur la recherche du plaisir. Les médias occidentaux vont hurler, bien entendu.

On voit des choses insensées : les Chinois les plus riches abandonnent leur nationalité pour préserver leur fortune. Quelle confiance leur accorder ? Si la Chine abandonne son sens de la Nation, alors, elle est fichue. Comme les pays occidentaux pour lesquels, la Nation est une gêne.

Pour Xi Jiping, la voie est étroite et les ennemis nombreux. Trop nombreux ? Je n’en sais rien. Mais il dispose encore de troupes qui conservent leur sens moral.

Mais il y a d’autres faiblesses.

On en reparlera…